Penser comme un SCOBY - Pourquoi le vivant réinvente nos façons de penser ensemble
I. Le moment où quelque chose s'est connecté
Il y a quelque chose d'un peu vertigineux à se retrouver dans une salle de conférence sur le biomimétisme quand on passe ses matins à brasser du kombucha et ses après-midis à piloter une SARL en Deux-Sèvres. Depuis quelques années, je suis à la fois praticien de la fermentation et, par formation et expérience antérieure, facilitateur d'ateliers d'intelligence collective. Ces deux mondes coexistaient dans ma vie sans vraiment se parler.
Ce matin du 23 avril 2026, à l'Altae Technopole de Niort, quelque chose a cliqué.
Delphine Mathou, du Ceebios — Centre d'Études et d'Expertise en Biomimétisme — présentait les multiples applications du vivant comme source d'innovation : façades de bâtiments inspirées du cactus, pompes cardiaques imitant un ver marin, biofilms bactériens pour la dépollution industrielle. La présentation était rigoureuse, ancrée dans la norme ISO TC266 18458:2015 qui distingue trois niveaux d'engagement avec le vivant1 :
- la bio-inspiration : un processus créatif qui puise son élan dans un système vivant ;
- la biomimétique : un processus de conception interdisciplinaire qui formalise le transfert ;
- le biomimétisme : une philosophie consistant à prendre la nature comme modèle pour répondre aux enjeux du développement durable.
J'ai posé une question. Pas sur les matériaux ni sur les bâtiments — sur les organisations humaines. Comment appliquer ces principes non pas à la matière inerte, mais à la façon dont des groupes humains pensent ensemble ? Comment le vivant peut-il nous apprendre à sortir des silos cognitifs ?
La réponse de la conférencière a été honnête et, pour moi, électrique. Elle a confirmé que la pensée des chercheurs et doctorants formés à la démarche biomimétique restait très linéaire, que la sérendipité n'existait pas dans la recherche académique française, et que l'application de ces principes au collectif humain relevait, en l'état, davantage de l'exercice de style que d'une pratique structurée.
À cet instant précis, vingt ans de trajectoire se sont superposés dans ma tête.
J'ai passé une partie de ma carrière à faciliter des ateliers d'intelligence collective — notamment pour C2 Montréal, le grand forum annuel sur le futur des affaires, où j'ai co-conçu et animé des sessions collaboratives avec des groupes allant jusqu'à 150 participants. On m'a souvent dit, dans différents contextes professionnels, que je faisais des connexions que les autres ne voyaient pas. Que je « pluguais les choses à l'envers ». Ce que l'on prenait parfois pour de l'incohérence ou du dilettantisme était en réalité une topologie différente : je suis câblé pour l'intersection, pas pour la spécialisation2. En France, l'intersection est suspecte. En Amérique du Nord, elle est recherchée parce qu'elle produit de la valeur à la frontière des disciplines.
Ce matin-là, j'ai compris que la fermentation — que je pratique quotidiennement depuis plusieurs années — était peut-être la meilleure métaphore opérationnelle que j'aie jamais trouvée pour décrire ce qui se passe, ou devrait se passer, dans un atelier d'intelligence collective.
Pas une métaphore poétique. Un modèle processuel.
Cet article est la tentative de formaliser cette intuition.
II. Ce que le SCOBY sait que le consultant ignore
Pour comprendre ce que la fermentation du kombucha peut offrir à la facilitation organisationnelle, il faut d'abord la décrire avec précision, sans métaphore prématurée.
Le SCOBY — Symbiotic Culture Of Bacteria and Yeast — est une colonie mixte de micro-organismes structurée en biofilm cellulosique. Lorsqu'on l'introduit dans un thé sucré, trois phases se succèdent de manière distincte, chacune gouvernée par une population microbienne différente, chacune produisant les conditions nécessaires à la suivante.
Dans les premières heures — entre zéro et vingt-quatre heures — les levures attaquent le saccharose. Elles produisent une invertase qui hydrolyse le disaccharide en fructose et glucose, rendant la matière fermentescible disponible. C'est une phase de catalyse enzymatique : rien ne se décompose encore visiblement, mais tout se prépare. Le milieu se modifie chimiquement avant même que la production principale commence. L'odeur légèrement levurée, briochée, qui apparaît à ce stade, est le signe que la transformation est engagée3.
Dans les deux à trois jours suivants, les levures produisent de l'éthanol par fermentation alcoolique anaérobie. C'est la phase la plus visible, la plus active, la plus bruyante. La culture consomme l'essentiel de ses ressources et génère l'essentiel de sa complexité intermédiaire.
À partir du troisième jour, les bactéries acétiques — Acetobacter et Gluconobacter — prennent le relais. Elles oxydent l'éthanol pour produire de l'acide acétique et de l'acide gluconique. L'acidité monte, le pH baisse. Cette phase de consolidation stabilise le produit fini et protège la culture contre les contaminations extérieures. Ce que les bactéries fabriquent, c'est autant un produit qu'un environnement — elles transforment leur milieu en même temps qu'elles se transforment4.
Ce qui est remarquable dans cette séquence, c'est son irréversibilité fonctionnelle. On ne peut pas précipiter la phase bactérienne sans avoir traversé la phase levurienne. On ne peut pas sauter l'étape d'hydrolyse initiale. Chaque phase crée les substrats et les conditions de la phase suivante. Un brasseur qui accélère le processus en chauffant le milieu au-delà de la température optimale ne raccourcit pas la fermentation : il la détruit. Il produit un batch raté — trop acide, mal équilibré, potentiellement contaminé — parce qu'il a brisé la temporalité inhérente au processus.
Mais il y a un deuxième enseignement, moins évident, que seule la pratique régulière révèle.
Quand un batch de kombucha est soumis à un stress — chaleur excessive, pH déjà trop bas, manque de nutriments — ce ne sont pas les levures les plus nombreuses qui survivent. Ce sont les plus robustes. L'écosystème se réorganise par variation stochastique et sélection : certaines souches meurent, d'autres résistent, et la culture émerge de la crise sous une forme différente, souvent plus résistante, parfois plus complexe aromatiquement. La « solution » n'était pas planifiée. Elle était latente dans la diversité5.
C'est précisément ce que nos organisations ne savent pas faire.
III. La grenouille dans la cocotte et le paradoxe d'Einstein
Avant d'aller plus loin dans l'analogie fermentaire, il faut poser le contexte dans lequel elle s'inscrit — parce que sans ce contexte, le zoï-mimétisme n'est qu'une curiosité intellectuelle de brasseur-facilitateur.
Nous vivons une époque de crises simultanées et accélérées : dérèglement climatique, effondrements écosystémiques, crises géopolitiques, disruptions technologiques. Les outils intellectuels que nous utilisons pour y répondre — les réunions de travail, les ateliers de stratégie, les conférences académiques, les comités d'experts — ont été conçus dans un monde où les problèmes étaient plus lents, plus stables, plus isolables.
Nous sommes la grenouille dans la cocotte. L'eau est déjà à 70 degrés. Et nous continuons à organiser des réunions qui commencent par une présentation PowerPoint de quarante slides.
En 1946, Albert Einstein aurait formulé l'idée suivante : si j'avais une heure pour résoudre un problème dont ma vie dépendait, je passerais quarante minutes à définir le problème, et vingt minutes à le résoudre. Cette maxime est devenue un mantra du management. Définir le problème avant de chercher la solution — c'est le principe fondateur du design thinking, du lean startup, de la plupart des méthodologies d'innovation contemporaines.
Je crois que le zoï-mimétisme invite à penser contre Einstein — ou plutôt, à penser après lui.
Non pas parce qu'il avait tort. Mais parce que sa maxime présuppose que le problème peut être défini — que la situation est suffisamment stable et connue pour qu'un individu ou un groupe puisse l'encadrer correctement avant d'y répondre. Dans un monde où les problèmes sont systémiques, enchevêtrés et en évolution rapide, cette présupposition s'effondre. On ne définit pas la crise climatique. On ne définit pas la disruption de l'intelligence artificielle. On les affronte en créant les conditions d'une adaptation collective.
Ce que la fermentation nous enseigne, c'est précisément l'inverse de la maxime d'Einstein : ne commence pas par définir le problème. Commence par créer les conditions chimiques de l'émergence. Introduis de la diversité dans le milieu. Crée un déséquilibre catalytique. Laisse les souches les plus robustes émerger. Et seulement alors — comme les bactéries acétiques interviennent après les levures — commence à consolider, à cristalliser, à nommer ce qui est apparu.
IV. Trois phases pour un atelier qui produit quelque chose de nouveau
La plupart des ateliers d'intelligence collective, de design thinking ou de brainstorming organisationnel commencent par l'équivalent de ce que fait le brasseur pressé : ils introduisent le problème dès les premières minutes, s'attendent à une production immédiate d'idées, et récoltent des solutions défensives, des opinions pré-formées, des silos disciplinaires renforcés plutôt que dissous.
C'est une erreur de séquence, pas une erreur d'intention.
Pendant plusieurs années, j'ai co-conçu et facilité des ateliers collaboratifs pour des organisations très différentes — startups technologiques, fondations familiales, forums d'innovation internationale. Ce que j'ai appris de cette pratique, et que la biologie microbienne confirme rétrospectivement, c'est que les ateliers qui produisent de la pensée véritablement nouvelle respectent une séquence en trois phases dont chacune a sa durée propre et sa fonction irremplaçable.
Phase 1 — La catalyse : déstabiliser sans détruire
La phase de catalyse ne cherche pas à produire des idées. Elle cherche à rendre disponibles des ressources cognitives qui sont habituellement verrouillées dans des certitudes professionnelles, des rôles institutionnels, des langages disciplinaires. Son objectif est de déconnecter temporairement le participant de son identité habituelle — titre, hiérarchie, jargon métier — pour lui permettre de penser depuis un autre endroit.
Ce n'est pas une phase agréable par nature. Elle implique une confusion légère, une suspension des repères familiers. Un participant bien catalysé est quelqu'un dont les catégories habituelles ne s'appliquent plus tout à fait — quelqu'un qui se retrouve momentanément dans la position du débutant, même s'il est expert depuis vingt ans dans son domaine.
Le paradoxe est que cette phase doit être rendue désirable pour être efficace.
Un SCOBY stressé — trop chaud, trop acide, mal nourri — produit une fermentation défensive. Les micro-organismes concentrent leur énergie sur la survie, pas sur la transformation créative. Un groupe humain stressé par l'urgence du problème affiché sur le tableau blanc, par la présence silencieuse de son directeur général dans la salle, par la peur implicite de dire quelque chose d'inadapté — produit exactement la même chose : des réponses défensives, des positions figées, des compromis mous.
La catalyse doit donc être simultanément déstabilisante et sécurisante. C'est une équation paradoxale que seule la qualité du design de l'ouverture peut résoudre.
Phase 2 — L'ébullition créative : produire sans filtrer
Une fois la catalyse accomplie, les participants entrent dans la phase productive. Les idées se multiplient, parfois en désordre, parfois en contradiction. La diversité des perspectives, rendue accessible par la catalyse, s'exprime sous forme de propositions. Le facilitateur à ce stade ne juge pas, ne hiérarchise pas, ne synthétise pas encore. Il crée les conditions d'une production maximale.
Ce qui est crucial ici, c'est que l'erreur — la proposition improbable, la connexion saugrenue, l'analogie inattendue — n'est pas éliminée. Elle est conservée comme substrat. Ce que la biologie microbienne appelle « variation stochastique », la facilitation l'appelle « divergence » : la capacité à produire plus d'options que nécessaire, y compris des options qui semblent inutilisables, parce que ce sont parfois celles-ci qui, recomposées, donnent naissance à quelque chose de réellement nouveau.
Phase 3 — La cristallisation : sélectionner et stabiliser
La phase de cristallisation correspond à l'action des bactéries acétiques : transformer la production brute en quelque chose de stable et de transmissible. C'est le moment de la synthèse, de la sélection, de la formulation. Les idées produites pendant la phase d'ébullition sont examinées, croisées, testées contre le contexte réel.
Certaines survivent sous une forme épurée. D'autres disparaissent — mais leurs traces cognitives restent dans le groupe. Les connexions inattendues qu'elles ont créées entre des participants qui n'auraient jamais échangé dans leurs silos habituels ne disparaissent pas avec l'idée elle-même. Elles modifient durablement la façon dont ces personnes pensent ensemble, même après l'atelier.
L'erreur la plus fréquente dans la conception d'ateliers est de vouloir atteindre la troisième phase sans avoir traversé la deuxième, et la deuxième sans avoir investi la première. Le résultat est exactement celui du brasseur pressé : un produit plat, sans complexité, dont personne ne sait vraiment d'où il vient ni pourquoi il devrait être suivi.
V. L'improvisation théâtrale comme protocole de catalyse
Si la phase de catalyse est la plus critique, c'est aussi la plus contre-intuitive à concevoir. Elle demande de créer, dans un contexte professionnel, exactement ce que la culture professionnelle inhibe : la suspension du jugement, la tolérance à l'erreur, l'obligation de co-construction.
Le théâtre d'improvisation offre un protocole précis pour produire ces conditions. Ce n'est pas un choix esthétique. C'est un choix épistémologique — et la distinction est importante.
Un choix esthétique serait de dire : « les gens aiment jouer, donc on va jouer pour mettre de la bonne humeur dans l'atelier. » Un choix épistémologique dit autre chose : la structure même du jeu d'improvisation modifie les conditions cognitives dans lesquelles les participants pensent. Ce n'est pas le plaisir qui est l'objectif — c'est la reconfiguration du milieu.
La règle fondamentale de l'improvisation — le « yes, and… », l'obligation d'accepter ce que l'autre propose et de le développer plutôt que de le corriger — produit dans un groupe une transformation analogue à celle de la phase de catalyse fermentaire. Elle interdit la réponse défensive. Elle force la co-construction. Elle normalise l'erreur en la rendant constitutive du processus : un participant qui improvise et « rate » ne produit pas un échec — il produit un substrat que les autres peuvent utiliser6.
Quelques exemples concrets de dispositifs utilisés comme protocoles de catalyse :
- Les postures rôlées : en ouverture d'atelier, chaque participant se définit non par son titre mais par un archétype transversal — le Cadre, le Créatif, l'Organisateur, le Rêveur, l'Énergiseur. Un directeur général et un stagiaire peuvent être tous deux des « Rêveurs ». La hiérarchie institutionnelle — principal inhibiteur de la pensée collective dans les organisations hiérarchisées — est momentanément suspendue sans avoir été attaquée frontalement.
- L'impromptu networking : avant toute présentation du sujet, les participants se trouvent un partenaire inconnu et répondent à une question volontairement ouverte sur leurs attentes. Deux minutes. Puis changement de partenaire. Ce dispositif crée des connexions horizontales qui contournent les structures formelles et prédisposent le groupe à la collaboration cross-silo.
- La carte polaire prospective : au lieu de définir le problème dès l'ouverture, on demande aux participants de se projeter dans un futur hypothétique (2030, 2040) et de cartographier ensemble les tensions et paradoxes qu'ils y observent. La définition du problème émerge de l'exercice, elle ne le précède pas.
Ce que tous ces dispositifs ont en commun, c'est qu'ils déconnectent temporairement le participant de son mode opératoire habituel sans le menacer. Ils créent ce que je nomme le milieu favorable — l'équivalent des conditions optimales de température et de pH dans un batch de kombucha : ni trop confortable (rien ne fermente dans un milieu trop stable), ni trop stressant (une fermentation défensive ne produit que de la survie).
La linéarité de pensée que la conférencière Ceebios attribuait aux doctorants n'est pas une propriété des personnes — c'est une propriété des conditions dans lesquelles elles sont invitées à penser. Un chercheur formé à défendre une thèse, à produire des arguments irréfutables, à traiter l'erreur comme une honte plutôt qu'un substrat, est structurellement incapable de produire de la sérendipité dans un environnement qui valorise ces mêmes comportements. Placé dans un environnement qui suspend ces attentes — un atelier bien catalysé — le même chercheur peut produire des connexions que quinze ans de spécialisation lui avaient masquées.
Le problème n'est pas culturel au sens profond. Il est architectural. Il est de design.
VI. L'intelligence artificielle : compresseur ou catalyseur ?
La question mérite d'être posée honnêtement, sans prosélytisme dans un sens ni dans l'autre — d'autant qu'elle est directement liée à l'ambivalence que le zoï-mimétisme entretient avec la rationalité contemporaine.
Les outils d'intelligence artificielle générative peuvent jouer un rôle utile dans la phase de catalyse : en quelques secondes, un modèle de langage peut identifier les connexions interdisciplinaires qu'un groupe mettrait des heures à trouver, pointer les angles morts d'une discussion, cartographier les présupposés non questionnés d'une proposition. Il peut, en ce sens, jouer le rôle de miroir inconfortable — montrer au groupe ses propres silos.
Mais il y a une limite structurelle à ce que l'IA peut faire dans ce contexte, et elle est précisément analogue à la limite du brasseur pressé.
Un modèle de langage est entraîné sur ce qui existe — sur la distribution statistique de tout ce qui a été écrit, pensé, publié. Il est, par construction, un compresseur vers la moyenne du corpus de l'humanité. Ce qu'il produit est souvent pertinent, souvent cohérent, souvent impressionnant de synthèse. Ce qu'il ne peut pas produire, c'est la connexion qui n'a encore jamais été faite — le substrat inédit que crée la rencontre de deux participants qui n'avaient aucune raison d'être dans la même salle. La sérendipité authentique, celle qui naît de la collision imprévisible de deux expériences vécues dans deux disciplines éloignées, ne se produit pas dans les paramètres d'un modèle entraîné sur le passé. Elle se produit dans l'espace interstitiel d'un groupe humain en état de catalyse.
Le risque inverse est plus insidieux : un atelier qui délègue à l'IA la production des connexions créatives renforce précisément ce que le zoï-mimétisme cherche à dissoudre — la rationalité zététiste, la convergence prématurée vers des solutions déjà connues, l'illusion que définir correctement un problème suffit à trouver sa solution.
Il y a quelque chose de paradoxal dans notre époque : nous vivons dans une société techno-scientifique qui a détrôné les anciennes métaphysiques, mais qui verse simultanément dans une nouvelle forme de croyance — la croyance que la puissance de calcul peut remplacer la pensée émergente, que l'algorithme peut faire ce que la fermentation fait. C'est une erreur de catégorie. L'IA peut être un outil de la phase de cristallisation — pour formaliser, vérifier, documenter ce qui a émergé. Elle est structurellement inadaptée à la phase de catalyse, parce que la catalyse exige précisément ce que l'IA ne peut pas produire : du désordre fertile, de l'erreur valorisée, de l'imprévu institutionnalisé.
Le zoï-mimétisme est, entre autres choses, une tentative de réenchanter le désordre dans une culture obsédée par l'optimisation.
VII. La fermentation ne ment pas
Il y a une formule qui m'est venue en rentrant de Niort ce soir, et que je n'arrive pas à formuler mieux :
La fermentation ne ment pas. Le processus ne ment pas. Ce sont les humains qui, pressés ou mal formés, court-circuitent la séquence — et s'étonnent ensuite de la platitude du résultat.
Le zoï-mimétisme n'est pas une discipline de plus. Ce n'est pas non plus un outil supplémentaire dans la boîte à outils du facilitateur. C'est une posture épistémologique : celle qui consiste à traiter le temps de transformation collective avec le même respect qu'un maître fermenteur traite le temps de fermentation. Ni plus court parce qu'on est pressé. Ni plus long parce qu'on est perfectionniste. Juste le temps qu'il faut — à la bonne température, avec les bons substrats — pour que quelque chose qui n'existait pas apparaisse.
Ce que j'essaie de nommer ainsi, c'est précisément ce qui manquait dans le discours que j'ai entendu ce matin. Le biomimétisme, tel qu'il est aujourd'hui formalisé, est extraordinairement puissant pour transférer des solutions formelles du vivant à l'ingénierie. Mais il reste une discipline du produit. Le zoï-mimétisme — de zoé, la vie comme dynamique et processus temporel, par opposition à bios, la vie comme forme et structure observable — s'intéresse à autre chose : à la façon dont le vivant pense, adapte, émerge.
Et ce qu'il dit de cette façon, c'est ceci : le vivant ne résout pas les problèmes. Il crée les conditions dans lesquelles des solutions deviennent possibles.
Einstein avait raison pour son époque : définir le problème, puis le résoudre. Mais nous sommes dans un monde où les problèmes sont si complexes, si enchevêtrés, si rapides, que la définition elle-même est devenue le verrou. Nous passons tellement de temps à cadrer les crises que nous ne créons plus les conditions de leur résolution.
Le zoï-mimétisme propose de penser après Einstein : commence par le jeu, par le plaisir, par la diversité du milieu. Laisse la sélection naturelle faire son travail. Et seulement alors — quand les levures ont fini leur fermentation — laisse les bactéries acidifier.
La définition du problème n'est pas le point de départ. Elle est le produit de la phase 3.
Patrice Chessé - Co-fondateur & brasseur — Galatea Kombucha
Note à propos de l'auteur : Patrice brasse du kombucha en Deux-Sèvres et pense comme un SCOBY depuis plus longtemps qu'il ne le savait.
Notes
- ISO TC266 18458:2015, Biomimétique — Terminologie, concepts et méthodologie. Voir également : Ceebios, ceebios.com.
- Sur la valeur de la pensée à l'intersection des disciplines : Epstein, David, Range: Why Generalists Triumph in a Specialized World, Riverhead Books, 2019.
- Sur la microbiologie du kombucha : Jayabalan, R. et al., « A Review on Kombucha Tea — Microbiology, Composition, Fermentation, Beneficial Effects, Toxicity, and Tea Fungus », Comprehensive Reviews in Food Science and Food Safety, 2014. Disponible via doi.org/10.1111/1541-4337.12073.
- Katz, Sandor Ellix, The Art of Fermentation, Chelsea Green Publishing, 2012. Voir également : wildfermentation.com.
- Vincent, J.F.V. et al., « Biomimetics: its practice and theory », Journal of the Royal Society Interface, 2006. Disponible via doi.org/10.1098/rsif.2006.0127.
- Johnstone, Keith, Impro: Improvisation and the Theatre, Methuen Drama, 1979. Spolin, Viola, Improvisation for the Theater, Northwestern University Press, 1963.