Patrice Chessé, co-fondateur de Galatea Kombucha, dans son atelier de brassage en Gâtine

Mauvais en société ou simplement vivant ?

 

 

 

 

 

Notre Histoire ✍️ Essai personnel ⏱ 6 min de lecture 📅 Juin 2026

Il y a un article qui tourne en ce moment sur Substack — The Mind Under Pressure — dont la thèse m'a arrêté : les gens qu'on dit "mauvais en société" ne le seraient pas par déficit, mais par excès de conscience. Trop de perception, trop de traitement, trop d'écart entre ce qu'on voit et ce qu'on est censé faire semblant de ne pas voir.

J'ai une histoire qui vérifie ça mieux que n'importe quel argument.

— ✦ —

En novembre 2009, Montecristo Multimédia a commencé à mourir. Huit mois, jusqu'en juin 2010 — rapide, pour une liquidation judiciaire en France, mais long quand on est dedans. C'était un studio de jeux vidéo qui avait joué sa survie à quitte ou double sur un pari technologique, et qui l'avait perdu. J'étais chargé de fermer ce qui restait, proprement.

Une liquidation, c'est le moment précis où plus personne n'a de raison de jouer un rôle. Il n'y a plus rien à gagner à la politesse de façade, à l'alliance de circonstance, au sourire calibré de réunion de direction. Il ne reste que ce que les gens sont, une fois que la mise en scène a perdu son utilité.

J'ai vu, pendant ces huit mois, qui étaient réellement mes collègues. Pas qui ils prétendaient être quand il y avait encore quelque chose à défendre.

— ✦ —

La démonstration de The Mind Under Pressure mérite d'être suivie pas à pas — c'est elle qui m'a arrêté, pas seulement sa conclusion.

L'auteure part d'un postulat qu'on tient généralement pour acquis : que la conscience de soi améliore les relations. Sa thèse renverse ça. Devenir plus conscient, dit-elle, détruit d'abord une partie des relations qu'on avait — parce que la conscience change ce qu'on est capable de tolérer. Une fois qu'on a repéré la manipulation, les boucles de validation creuses, la malhonnêteté émotionnelle polie, les jeux de statut, on ne peut plus ne pas les voir. Ce que Jung appelait le masque — la personnalité qu'on construit non pour s'exprimer, mais pour survivre socialement, appartenir, éviter le rejet — devient visible partout. Et l'isolement qui suit n'est pas de l'arrogance. C'est l'effondrement de la tolérance à ce qui, avant, passait inaperçu.

🧠 Le paradoxe

Les personnes les plus analytiques et sensibles captent les micro-expressions, les contradictions de ton, les tensions cachées plus vite que la moyenne. D'où un paradoxe cruel : désirer la connexion intensément tout en étant épuisé par la plupart des interactions disponibles pour l'obtenir.

Elle ajoute un second mouvement, plus matériel : le cerveau humain n'a pas été conçu pour l'accès social permanent que lui impose le monde actuel — notifications, indignation mise en scène, comparaison continue, intimité simulée en ligne. Le retrait qui suit n'est pas dramatique. Il est silencieux — on répond à moins de messages, on ressent du soulagement quand un projet est annulé, on a besoin de jours seuls pour récupérer d'une interaction.

Cuves de fermentation Galatea Kombucha — la fermentation prend le temps qu'elle prend

— ✦ —

Je n'avais pas besoin de cet article pour savoir ça. Mais il m'a donné une démonstration là où je n'avais qu'une intuition.

Mon expérience ne confirme pas pour autant son diagnostic à l'identique partout. Chez Telecity, où j'ai travaillé entre 2000 et 2002, j'ai connu une culture anglo-saxonne directe — "just do it", sans détour, parfois rude, mais sans "corps théâtral" non plus. On me disait les choses sans les habiller, et cette franchise-là ne m'a jamais épuisé. Ce qui épuise, ce n'est pas la culture d'entreprise en tant que telle — c'est l'écart entre ce qu'une culture affiche et ce qu'elle exige réellement. Telecity affichait de la rudesse et exigeait de la rudesse. C'était cohérent. D'autres environnements que j'ai traversés affichaient de la bienveillance et exigeaient de la conformité. C'est cet écart-là qui pasteurise, pas la rudesse en elle-même.

"S'adapter à la culture d'entreprise" est une formule qu'on emploie sans y penser. C'est une autre façon de dire qu'on accepte d'être pasteurisé — qu'on échange ce qui, en soi, était vivant et donc imprévisible, contre une stabilité sociale.

Être "mauvais en société", dans ce cadre, n'est peut-être pas un déficit. C'est un ferment qui refuse la pasteurisation qu'on lui propose en échange de son intégration.

— ✦ —

Ce mécanisme dépasse largement les bureaux. LinkedIn en est un symptôme visible, pas la cause : une plateforme qui a fait de la validation de façade un produit, où l'on s'entraîne collectivement à afficher de la vulnérabilité sans jamais en tolérer une vraie. Mais le réseau n'a rien inventé. Il a seulement donné une interface, un fil d'actualité et des métriques à un réflexe social bien plus ancien que lui : préférer la version de quelqu'un qui ne dérange pas à la version de quelqu'un qui est réellement là.

Notre histoire ne commence pas dans un bureau. Elle commence dans une cuve.

Lire d'autres essais de Patrice →
— ✦ —

Au système qui appelle ça de l'inadaptation. Aux recruteurs qui exigent une cohérence de façade avant toute conversation sérieuse. Aux plateformes qui récompensent la mise en scène de la vulnérabilité plutôt que la vulnérabilité elle-même : la fatigue qu'on vous reproche n'est pas un défaut de sociabilité. C'est la réaction normale d'un organisme vivant, exposé trop longtemps à un environnement stérilisé.

— ✦ —

Alors la question que je me suis vraiment posée, en lisant cet article : est-ce que ne pas vouloir être "en société", au sens où on l'entend généralement, fait de moi un sociopathe ?

Cliniquement, non — c'est presque l'inverse. Le trait distinctif du sociopathe n'est pas le retrait, c'est l'aisance : une fluidité dans le port du masque, précisément parce qu'aucune dissonance interne ne vient la freiner. Ce qui épuise, dans mon cas, c'est l'écart entre le masque et ce que je sais être derrière. Cet écart-là n'existe pas chez quelqu'un qui ne ressent aucune gêne à le porter.

Mais je me garderai d'en faire un éloge trop confortable. Cette catégorie de texte — "vous n'êtes pas mauvais en société, vous êtes juste trop conscient" — flatte autant qu'elle éclaire. Il y a une vraie différence entre choisir la solitude parce qu'elle protège une capacité de profondeur, et s'y replier parce qu'elle évite le risque d'être déçu. La première est un ferment. La seconde n'est qu'un bocal fermé.

Bouteille de kombucha Galatea — la différence entre un bocal fermé et une cuve vivante

— ✦ —

La sagesse du brasseur, dans ces moments-là, n'est pas de fuir tout contact. C'est de redevenir sélectif sur ce qu'on laisse entrer dans la cuve.

On ne fermente jamais avec n'importe quel air ambiant. On protège une souche-mère — un petit cercle de relations qu'on réensemence avec soin, qu'on ne laisse pas se diluer dans le bruit ambiant. On accepte qu'un cycle de fermentation prenne le temps qu'il prend, sans le forcer pour rassurer l'entourage. Et on arrête de viser la cuve la plus pleine possible, en se rappelant qu'une cuve trop chargée ne fermente pas mieux — elle tourne, ou elle pourrit.

Concrètement : moins de contacts, mieux choisis. Du temps donné à ceux qu'on garde, plutôt que dilué entre tous ceux qu'on pourrait avoir. Et la patience d'accepter qu'un cercle social qui se resserre n'est pas un échec — c'est souvent le signe qu'une fermentation devient enfin sérieuse.

🫙 Ce que le kombucha nous apprend

C'est exactement ce que nous faisons avec le kombucha : on ne cherche pas la cuve la plus pleine, on protège la souche. Une souche-mère saine, des ingrédients choisis, le temps nécessaire. Ni plus, ni moins.

Trois questions, pour ouvrir plutôt que conclure

  1. Le cercle de relations que vous entretenez aujourd'hui correspond-il à ce que vous êtes devenu, ou à ce que vous étiez quand vous l'avez constitué ?
  2. À qui, dans votre entourage professionnel, accepteriez-vous de montrer la version non pasteurisée de vous-même — et qu'est-ce que cette liste, courte ou longue, vous apprend ?
  3. Et si la solitude que vous redoutez n'était pas un manque à combler, mais une cuve qu'il s'agit enfin de bien remplir ?
Patrice Chessé, co-fondateur de Galatea Kombucha

Patrice Chessé

Co-fondateur & brasseur — Galatea Kombucha

Lire d'autres essais →

 

Une cuve bien choisie fait un bon kombucha.

Nos kombuchas vivants, brassés en Gâtine à partir de thés sélectionnés.

Suivez l'histoire Galatea

Retour au blog